La fascination de Diderot pour les monstres, dans un cadre tant biologique que « cosmique », est bien connue. D’une part il renverse la perspective aristotélicienne selon laquelle l’existence de monstres témoigne simplement de cas où la Nature a « manqué » sa cible : les monstres et la manière dont leur existence témoigne de l’aléatoire au niveau brut ou premier de la réalité, deviennent au contraire un trait constitutif de l’ontologie matérialiste. Or, comme l’a formulé Georges Canguilhem, « il n’y a pas de machine monstre », ce qui signifie, en invertissant sa formule, qu’il n’y a de monstres, d’erreurs, de formes contre-nature, que dans le vivant. Cette vision d’une nature vivante et monstrueuse, ou vivante car monstrueuse, se retrouve dans ce que l’on a pu qualifier d’ « antimathématisme » chez Diderot : les vérités rigoureuses des mathématiques se transposent très mal « sur terre » (Pensées sur l’interprétation de la nature, § ii, iii). Bref, l’aléa, l’erreur, le monstre sont des traits constitutifs du vivant pour Diderot, lucrétien moderne : il ne se contente ni de « commenter » les sciences de la vie de son temps, ni d’affirmer des principes a priori qui aideraient à déchiffrer l’empirie brute (ou encore d’affirmer le multiple, en bon nominaliste) ; au contraire, il projette ces traits sur la matière elle-même, articulant par là un protovitalisme. L’erreur y est également présente parce que, contrairement à quasiment tout le reste de la tradition matérialiste (y compris La Mettrie), Diderot met l’accent sur le caractère fictionnel de notre rapport à la Nature, qu’il décrit comme une « femme qui aime à se travestir et dont les différents déguisements, laissant échapper tantôt une partie, tantôt une autre, donnent quelque espérance à ceux qui la suivent avec assiduité de connaître un jour toute sa personne » (Pensées sur l’interprétation de la nature, (§ xii) ; cette ontologie protovitaliste a déjà intégré quelque chose des « puissances du faux » (selon l’expression deleuzienne). Nous préférons le terme de « protovitalisme » à celui de « vitalisme », entre autres parce qu’il y a quelque chose de profondément programmatique dans cette vision de la matière vivante chez Diderot, qui n’appartient donc ni à une « école » (comme l’École de Montpellier) ni à une controverse (avec le « mécanisme » notamment).

L’erreur vitale : antimathématisme et monstruosité chez Diderot

Charles Wolfe
2020

Abstract

La fascination de Diderot pour les monstres, dans un cadre tant biologique que « cosmique », est bien connue. D’une part il renverse la perspective aristotélicienne selon laquelle l’existence de monstres témoigne simplement de cas où la Nature a « manqué » sa cible : les monstres et la manière dont leur existence témoigne de l’aléatoire au niveau brut ou premier de la réalité, deviennent au contraire un trait constitutif de l’ontologie matérialiste. Or, comme l’a formulé Georges Canguilhem, « il n’y a pas de machine monstre », ce qui signifie, en invertissant sa formule, qu’il n’y a de monstres, d’erreurs, de formes contre-nature, que dans le vivant. Cette vision d’une nature vivante et monstrueuse, ou vivante car monstrueuse, se retrouve dans ce que l’on a pu qualifier d’ « antimathématisme » chez Diderot : les vérités rigoureuses des mathématiques se transposent très mal « sur terre » (Pensées sur l’interprétation de la nature, § ii, iii). Bref, l’aléa, l’erreur, le monstre sont des traits constitutifs du vivant pour Diderot, lucrétien moderne : il ne se contente ni de « commenter » les sciences de la vie de son temps, ni d’affirmer des principes a priori qui aideraient à déchiffrer l’empirie brute (ou encore d’affirmer le multiple, en bon nominaliste) ; au contraire, il projette ces traits sur la matière elle-même, articulant par là un protovitalisme. L’erreur y est également présente parce que, contrairement à quasiment tout le reste de la tradition matérialiste (y compris La Mettrie), Diderot met l’accent sur le caractère fictionnel de notre rapport à la Nature, qu’il décrit comme une « femme qui aime à se travestir et dont les différents déguisements, laissant échapper tantôt une partie, tantôt une autre, donnent quelque espérance à ceux qui la suivent avec assiduité de connaître un jour toute sa personne » (Pensées sur l’interprétation de la nature, (§ xii) ; cette ontologie protovitaliste a déjà intégré quelque chose des « puissances du faux » (selon l’expression deleuzienne). Nous préférons le terme de « protovitalisme » à celui de « vitalisme », entre autres parce qu’il y a quelque chose de profondément programmatique dans cette vision de la matière vivante chez Diderot, qui n’appartient donc ni à une « école » (comme l’École de Montpellier) ni à une controverse (avec le « mécanisme » notamment).
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